Couverture : Veuf depuis dix ans, j'avais promis à une inconnue de revenir. C'est ainsi que j'ai rencontré Newt.

Veuf depuis dix ans, j'avais promis à une inconnue de revenir. C'est ainsi que j'ai rencontré Newt.

En bref

Un Néo-Zélandais veuf de 64 ans raconte ses trois dernières nuits à Koh Samui auprès de Newt, une femme rencontrée par hasard après avoir tenu une promesse faite à une autre fille dans la rue. Sans drame, sans demandes, juste de la compagnie au moment exact où il en avait besoin.

Je suis néo-zélandais, j'ai 64 ans, et je suis veuf depuis presque dix ans maintenant. Ma femme est morte d'un cancer assez vite, à peine huit mois entre le diagnostic et la fin, et depuis je voyage seul deux fois par an environ parce que rester chez moi tout l'hiver néo-zélandais me plombe le moral plus que je n'aimerais l'admettre. Je ne suis pas un buveur, je n'ai jamais aimé faire la fête, et à chaque voyage en Thaïlande au fil des années j'ai traversé les quartiers de bars de Bangkok, de Phuket, de Koh Samui, sans jamais m'arrêter. Je continuais toujours mon chemin, tête baissée, un sourire poli pour les filles qui appelaient depuis les entrées, mais sans jamais m'arrêter.

Ce dernier voyage, c'était quinze jours à Koh Samui, un mois de novembre tranquille, et pendant les neuf premières nuits rien n'a changé. Je dînais seul, presque toujours dans les deux mêmes restaurants près de l'hôtel où le personnel me reconnaissait déjà, je marchais le long de Chaweng le soir pour faire un peu d'exercice, je rentrais dans ma chambre lire avec la climatisation à fond, et je ne ressentais aucune envie d'entrer dans un de ces endroits avec des néons et une musique toujours un peu trop forte à mon goût. J'avais fait ce même trajet des dizaines de fois au fil des voyages, toujours spectateur depuis le trottoir, jamais client.

La dixième nuit, en allant dîner, je suis passé devant un bar à la façade grande ouverte sur la rue avec de hauts tabourets le long du comptoir, et une fille est sortie en courant et m'a attrapé le bras pour me tirer à l'intérieur, en riant, insistant moitié en thaï moitié en anglais. Elle n'était pas mon genre, honnêtement, et j'avais assez faim après toute cette marche, alors j'ai continué mon chemin, mais je lui ai promis, à moitié en plaisantant, en montrant ma montre puis mon ventre, que je repasserais au retour.

J'ai passé une bonne partie du dîner à retourner ça dans ma tête, mon curry presque intact dans l'assiette, me demandant si je ne devrais pas simplement rentrer par une autre rue et m'épargner la gêne de devoir lui expliquer que j'avais changé d'avis. Ce n'était même pas une question de désir, plutôt une question de principes un peu bêtes qu'on traîne toute sa vie. J'ai fini par décider qu'une promesse est une promesse, même faite à une inconnue dans la rue un mardi quelconque, et j'ai demandé l'addition avant même d'avoir fini mon café.

Je suis retourné au bar et la fille qui m'avait arrêté n'était nulle part en vue. Je me suis assis quand même, j'ai commandé une bière, et après quelques minutes une femme s'est approchée en me demandant si elle pouvait s'asseoir avec moi.

Elle n'était pas habillée comme si elle travaillait là, un jean et un chemisier tout simple, rien de tape-à-l'œil. Elle s'appelait Newt.

On a discuté, avec son anglais assez limité et beaucoup d'aide de Google Traduction, en se passant le téléphone toutes les deux ou trois phrases, de sa vie dans le sud de la Thaïlande, une ville dont je n'ai pas reconnu le nom la première fois qu'elle l'a dit. Elle m'a parlé de son fils, qui restait chez sa grand-mère pendant qu'elle travaillait, de sa mère, qui avait des problèmes de santé que je n'ai jamais complètement compris, et du fait qu'elle avait perdu son emploi dans une usine textile quelques mois plus tôt, quelque chose lié à une fermeture d'usine qu'elle a décrite avec un mélange de résignation et de gêne qui m'a paru totalement sincère. Elle était belle et, surtout, une compagnie agréable, le genre de personne avec qui le temps file sans qu'on s'en rende compte et soudain deux heures sont passées.

Trois bières plus tard, un record personnel pour moi qui m'arrête d'habitude à une seule, elle a proposé d'aller prendre un café. J'ai payé l'addition du bar, et c'est là qu'on m'a expliqué, pour la toute première fois de ma vie, comment fonctionne le système du bar fine, cette somme à payer pour pouvoir la sortir ce soir-là.

On est sortis main dans la main et je me sentais pousser des ailes. Le café qu'elle connaissait était fermé à cette heure-là, alors on a fini par retourner ensemble à mon hôtel.

Quand elle est partie je lui ai donné de l'argent pour le taxi et un généreux pourboire pour sa compagnie. Elle a souri et m'a dit, dans son anglais hésitant, que c'était pour sa famille.

J'y suis retourné le deuxième soir. On m'a accueilli comme un héros qui revient, elle s'est blottie contre moi presque immédiatement, comme si elle était ma petite amie de longue date et non quelqu'un que je connaissais depuis à peine vingt-quatre heures. J'ai payé son bar fine tôt ce soir-là, et cette fois on a bien atteint le café, où j'ai commis l'erreur de débutant de la payer directement à table, devant tout le monde, chose que j'ai compris plus tard être mal vue dans ce milieu.

La deuxième nuit a été meilleure que la première, plus détendue, plus confortable, moins préoccupée par les convenances et davantage centrée sur le simple fait d'être ensemble. Elle m'a parlé un peu plus de son ex-mari, le père de son fils, parti selon elle travailler en Malaisie des années auparavant et qui n'envoyait presque plus d'argent ni ne prenait de nouvelles du petit. Je ne sais pas combien de tout ça était vrai et combien relevait de la version qu'elle racontait aux clients, et à un moment de la soirée j'ai décidé que ça m'importait peu de savoir laquelle des deux c'était.

Le dernier soir j'avais l'estomac plutôt dérangé, ce qui m'était déjà arrivé deux fois pendant le voyage, mais j'y suis allé quand même parce que je voulais dire au revoir dans les règles. Elle est sortie en courant du bar dès qu'elle m'a vu et m'a serré dans ses bras exactement comme la première fois. Je l'ai emmenée dans un restaurant de fruits de mer qu'elle connaissait, un endroit magnifique au bord de l'eau avec des tables en bois et des lanternes suspendues.

Je n'ai réussi à avaler qu'un bol de soupe, mon estomac ne me permettait rien de plus, pendant qu'elle me regardait avec un mélange de taquinerie et d'inquiétude sincère, me demandant toutes les deux minutes si j'allais bien, si je voulais déjà retourner à l'hôtel, si j'avais besoin d'un médicament qu'elle pourrait aller chercher à la pharmacie du coin. Elle a commandé un plat de riz et un plat de viande, rien d'excessif, presque timide en choisissant, comme si elle ne voulait pas trop demander devant moi, et elle a mangé lentement, regardant la mer la plupart du temps pendant que j'essayais de ne pas trop penser à quel point je me sentais mal. Je me sentais assez mal, alors je lui ai donné un peu d'argent pour l'aider et je lui ai dit que je reviendrais la voir la prochaine fois que je serais en Thaïlande, sans trop savoir si c'était une vraie promesse ou juste une façon gentille de lui dire au revoir, le même doute que j'avais eu avec la première fille neuf nuits plus tôt, sauf que cette fois-là je le pensais vraiment.

Une demi-heure après être rentré dans ma chambre, déjà avec la climatisation allumée et pensant filer droit au lit, on a frappé à la porte. Elle était revenue, encore dans les mêmes vêtements que pour le dîner, sans avoir prévenu ni rien. On a passé une dernière nuit ensemble, à parler surtout puisque je n'allais toujours pas bien, et quand est venu le moment de partir le matin, elle a pleuré, vraiment, sans aucune comédie, le visage enfoui contre mon épaule un bon moment avant de me lâcher. Je n'étais pas loin d'en faire autant moi-même, honnêtement, ce à quoi je ne m'attendais absolument pas de la part d'une rencontre qui avait commencé comme un simple service rendu à une inconnue dans une rue de Chaweng.

On n'a jamais échangé nos numéros de téléphone, ni elle ne l'a demandé ni je ne l'ai proposé, chose que je regrette plutôt maintenant, avec le recul. Elle ne m'a jamais rien demandé au-delà de ce que je lui offrais de mon plein gré, pas une seule fois en trois nuits, pas de nouveau téléphone, pas de scooter, pas d'argent pour un parent malade inventé.

Trois nuits, aucun drame, une compagnie merveilleuse. J'étais sur la touche depuis dix ans, si on veut, sans même avoir envisagé de sortir avec quelqu'un depuis l'enterrement, et elle a été exactement ce dont j'avais besoin au moment exact où j'en avais besoin, ni une semaine avant ni une semaine après.

J'ai beaucoup repensé à ces trois nuits depuis mon retour, plus que je n'aimerais l'admettre devant mes propres enfants s'ils me le demandaient un jour. Ce n'est pas que je regrette quoi que ce soit, c'est plutôt que je suis surpris de voir à quel point il en a fallu peu pour me sentir accompagné après si longtemps seul, et à quel point je reste reconnaissant pour quelque chose d'aussi simple que quelqu'un qui s'assoit avec moi un moment sans que je le lui demande.

Je ne suis pas un vieil homme naïf. Je sais parfaitement ce que c'est et ce que ce n'est pas, et je n'ai besoin de personne pour me l'expliquer ou me mettre en garde. Je partage simplement mon expérience parce que je crois qu'on peut passer un moment vraiment agréable avec quelqu'un, même en payant pour ce moment, tant qu'on n'oublie jamais exactement ce que l'on vit et ce que l'on ne vit pas.

Je retourne en Thaïlande en novembre. J'irai chercher Newt.

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